Réflexions autour de l’enseignement de l’expression écrite

Travailler l’expression écrite est une réelle gageure pour le professeur de Lettres. Nombreux privilégient la grammaire, les lectures analytiques et se cantonnent à une expression écrite longue comme sujet final. Les élèves la travaillent ainsi une fois par séquence. Mais l’expression écrite est importante et demande à être travaillée à de multiples reprises tout au long d’une séquence.

L’expression écrite s’évalue et s’organise autour de trois axes : le lexique, la syntaxe et l’organisation du texte.

Ces trois points se travaillent régulièrement. Après une lecture analytique, l’élève rend compte de l’esthétique du texte, de son enseignement ou du lexique qu’il a pu proposer grâce à une écriture courte. Il travaille le vocabulaire régulièrement, en cherchant des synonymes, en réutilisant les mots nouveaux dans des phrases de son invention.

Avant de réaliser une expression écrite longue, les élèves doivent s’entraîner régulièrement afin de ne pas être submergé lors du travail final.

Les expressions courtes peuvent prendre la forme d’une imitation de style, d’un enrichissement du récit, d’une retranscription d’un extrait sous forme de récit ou de dialogue, d’un travail sur les types et formes de phrases, etc. Les élèves peuvent également modifier la tonalité d’un texte, le point de vue, le vocabulaire, etc. Tous ces exercices courts sont accessibles et progressifs. Ils permettent de s’approprier des structures syntaxiques et lexicales ; ils sont aussi une synthèse et une réflexion sur l’analyse de l’extrait.

Avant de passer au long – et laborieux – travail de rédaction, les élèves ont eu une évaluation (sommative ou finale) sur le vocabulaire de la séquence. Mais, pour aller plus loin, une séance est consacrée entièrement au vocabulaire. Cette séance varie les exercices et met en avant les mots dont les élèves auront besoin. Ainsi, nous leur faisons chercher des définitions, trouver des antonymes, des synonymes, compléter des phrases à trous, réaliser des classement, donner des noms ou adjectifs correspondant à des définitions, etc.

Une fois les exercices réalisés en amont, nous pouvons leur présenter le sujet long.

Pour les 6e et 5e, je ne me contente pas de donner seulement le sujet aux élèves. Il faut donner des indications pour que les élèves exploitent à nouveau leur travail :

le lexique : on remploie les mots utilisés lors de la séance spécifique.

Ex : Employez, dans votre description d’Ulysse, au moins cinq mots liés au physique (force, parties du corps, etc.). Votre récit global, mettra également en avant trois mots liés aux qualités morales du héros. Les élèves peuvent remployer des expressions et formules étudiées dans les différentes lectures analytiques et rédactions courtes.

la structure syntaxique

Là, il faut travailler sur des phrases courtes. Imposez aux élèves un nombre de mots maximum par phrase au départ. Il faut leur faire une liste de points à éviter : les répétitions, les structures « il y a », les énumérations, etc. Tout cela se travaille également lors de séances spécifiques en étude de la langue. Il faut également mettre l’accent sur ces points lors des petits travaux d’écriture.

Pour les forcer à utiliser la ponctuation forte, vous pouvez leur dire d’une phrase ne doit pas dépasser deux lignes, sans quoi ils perdront des points. Faites-leur lire leurs travaux. Lire à voix haute une de ses compositions permet de se rendre compte des problèmes de syntaxe et de clarté.

l’organisation du récit

De la même manière que demande souvent le plan d’un texte étudié, j’impose aux 6e et aux 5e un plan d’écriture structuré. Pour que le texte soit cohérent et organisé, je demande un récit sous forme de paragraphes. Cela permet aux élèves de suivre une logique dans l’enchaînement des actions, des descriptions, de savoir quand ils utiliseront les mots de vocabulaire, etc. Ceci évite également les fameuses pannes d’inspiration des élèves.

Ex : Le premier paragraphe peut évoquer l’arrivée du héros Ulysse sur une nouvelle île. Comment aperçoit-il le nouveau monstre qu’il va affronter ? Pourquoi ? Que faisait-il à ce moment-là ? Le deuxième paragraphe contera l’affrontement d’Ulysse et du monstre. Enfin, le troisième paragraphe, montrera comment Ulysse a vaincu le monstre, quelles sont les valeurs qu’il a enseignées et l’élève évoquera le départ d’Ulysse de cette île.

Les étapes détaillées évitent les expressions écrites illogiques et mal structurées. Cela permet également d’introduire inconsciemment une certaine cohérence que les élèves repéreront dans les textes étudiés. De plus, leur faire rédiger des paragraphes assez tôt, nous permet de perdre moins de temps, plus tard, sur les futurs devoirs d’idée.

Pour que cela soit réussi, les élèves doivent également penser à la logique de leur récit, en parler avec un camarade, en parler à la classe. Ils doivent savoir si le début et la fin de leur récit est logique, si les deux coïncident, s’il ne manque pas des étapes. Ils doivent se questionner sur l’événement qui déclenche l’action, et celui qui la termine. Pour cette étape, je leur demande d’imaginer comment leur récit serait rendu si c’était une scène de cinéma. L’aspect visuel leur permet de mieux percevoir l’organisation du texte.

Cette structure de leur récit ne peut être fortement comprise que par la lecture des textes. Des œuvres intégrales courtes permettent souvent de mettre en avant cette logique, cette cohérence. Nous leur expliquons, dans les contes par exemple, le plan du texte, sa logique : comment le personnage a évolué ? Qu’est-ce qui lui a permis de progresser ? etc.

Pour arriver à cela, je pense élaborer une progression d’écriture pour mes classes de 6e à la rentrée prochaine. Ce travail se fera sous forme de compétences (personnelles et en lien avec les compétences officielles). L’apprentissage de la rédaction se fera en Accompagnement Personnalisé et en différenciation (exercices basiques, rédaction d’un court paragraphe et travail sur le style). D’ailleurs, je recommande l’usage du cahier d’activité Apprendre à rédiger pas à pas (il existe un cahier 6e et un autre 5e) chez Nathan : une progression différenciée est proposée. Ma progression d’étude de la langue sera liée à ma progression d’écriture.

Tout comme pour les progressions de grammaire, pensez à aller du plus simple au plus complexe. Il s’agit donc de partir du mot pour aller vers la phrase, puis de la phrase pour aller vers le paragraphe. Cela se construit petit à petit. Même si les élèves sont censés maîtriser la construction d’une phrase simple, c’est souvent un point non maîtrisé ou qui demande une consolidation. Il faut que la construction syntaxique de la phrase simple soit appropriée par les élèves : cela fait partie des mécanismes d’écriture fondamentaux.

Un collègue, auteur du blog pédagogique http://pedagoj.eklablog.com/, apporte, sur le forum Néoprofs, une réflexion intéressante pour travailler l’écriture avec une classe de 6e . Ainsi, il propose de « coordonner la progression de la rédaction, non pas à la littérature, non pas seulement à la grammaire (même s’il y a des liens à faire), mais à la conjugaison ».

Avant d’aborder son troisième point qui est important, je tiens à nuancer ce qu’il dit. Je pense que le lien avec la littérature est important, je n’y reviens pas, nous en avons déjà parlé plus haut (l’expression écrite comme synthèse d’une lecture analytique, comme preuve de compréhension du texte et de ses effets). Pour la grammaire, il ne faut pas réinvestir tout ce qui a été vu dans une séquence mais les forcer à utiliser des structures, des moyens adéquats qu’ils ont vus en grammaire. Une bonne méthode pour comprendre l’utilité de la grammaire est de faire une rédaction très courte après chaque point d’étude de la langue. Les élèves comprennent ainsi mieux l’importance de la notion, son utilité dans la compréhension d’un texte et son utilité dans la rédaction.

Le collègue développe ensuite ses propos : « Je précise que j’envisage d’appliquer cela à une classe de sixième (ce qui ne risque plus tellement d’arriver l’année prochaine, mais rien n’empêche de s’intéresser à la question).
Je commencerais par le présent, temps de la description. J’insisterai sur les verbes avoir et être, sur l’énumération, l’usage des adjectifs et des compléments du nom.
Ensuite, je rajoute le passé composé et sa valeur d’antériorité. Je peux introduire le résumé, au présent et au PC. Première approche des circonstances de l’action (qu’on ôte) et de l’idée de péripéties. Ce sera le seul type de récit au présent (justifié par le fait que le résumé ne parle pas tant d’une action, passée, que du récit qui la raconte, et qu’on a sous les yeux au moment où on en parle).
Puis PC + imparfait : récit ancré (sans doute à la P1). Récit de souvenir, lettre, point de vue d’un personnage (introduisant le point de vue interne, qu’on reprendra en 5è ou 4è dans les récits à la P3)… J’introduis les circonstances, sans doute en travaillant la réciproque de l’exercice du résumé, l’amplification.
Imparfait : la description, le retour ! Verbes de mouvements, liaisons de plusieurs éléments entre eux, utilisation des relatives et des participes…
PS + imparfait+ pqpft : récit coupé. Biographie d’auteur, contes…
J’hésite à introduire ensuite le futur et le conditionnel, histoire de faire envisager aux élèves qu’un récit n’est pas qu’une suite de faits, mais un choix parmi des possibles, et qu’il y une “tension” narrative vers l’accomplissement d’une histoire (concrètement, on imagine ou fait imaginer la suite, on fait ou fait faire des hypothèses…).
Il manque là-dedans une introduction à ce qu’on appelait en 2002 l’explicatif, utile pour la suite. Plutôt à l’oral?
Et quand faire la distinction description portrait ? »

Une réflexion intéressante et intelligente qui donne matière à travailler…

Nous avons ainsi tenté d’élaborer des pistes de pratiques pédagogiques. Il n’est pas facile de mettre cela en œuvre et c’est un travail de fond et de forme. Il est évident que ce travail est chronophage mais il porte ses fruits. Il faut trouver son rythme et sacrifier certains points. Si vous travaillez l’expression écrite de manière progressive, n’hésitez pas à partager vos expériences en commentaires. Celles-ci sont formatrices.

Merci à Véronique Marchais  et à Pierre Jacolino qui ont permis, grâce à leurs interventions sur internet, la construction de cet article.

1 Comment

  1. Camille Gourlay

    31 May 2016 at 18 h 32 min

    Bravo Charlie pour tout ce travail très intéressant et vraiment utile. Ce site est tout simplement génial ! Pourquoi pas y contribuer dés que j’aurais un peu plus de temps, j’ai quelques expérimentations à partager.. En tout cas j’espère que tout va bien là haut dans la grisaille ^^ ( le bonjour à Morgan) !
    Camille

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